Poussé par l’esprit bohème qu’il s’imagine régner-là, le puriste ira à l’assaut de Montmartre à pied. Et de façade brinquebalante en escalier sans fin, il gardera l’espoir de croiser quelque fantôme attardé… Lautrec, Céline, Marcel Aymé et s’il est en veine, Dalida.

Les moins concernés trouveront pittoresque d’emprunter le tortillard de la place Blanche. Proposé à dix balles la passe, il leur offrira un plein d’émotion qui les verra se hisser sans forcer l’allure sur les flancs de la Butte. Témoins de leur périple, les selfies-souvenirs que tout gland qui se respecte ne manque pas de balancer sur les réseaux, finiront alors la blague : Moulin Rouge, Basilique, Arènes, Lapin Agile et bien sûr Place du Tertre. Terminus où les attend une pleine garnison de boumians, pas tous artistes patentés, mais unanimement amateurs de pigeons voyageurs.

Dans ce dédale que chacun tente de faire sien, le coin marqué par mes urines, s’inscrit entre le théâtre des Abbesses et le virage Lepic. Un corridor qui semble pétrifié et avoir gardé le goût des barricades. Des Moulins se dressent toujours sur ses hauteurs, même si les minoteries qui allaient avec, ont depuis cédé la place aux boutiques de marque, cabinets de soins pour dames et autres commerces de circonstances.

Mais plus que tout, ce sont les banques qui foisonnent ici. Elles sont partout ! Filiale, prêteur sur gages, succursale, dépôt et change, crédit et j’en oublie… Distributeurs et pompes à fric comme s’il en pleuvait côtoient les bistrots aux rangs desquels la clientèle solvable se range. Une époque qui voit l’aubergiste abandonner le turf et les bourrins pour s’intéresser aux miracles de l’épargne prônée par les établissements qui l’assiègent. Un comble !

Si dans la rue, il arrive que l’on croise quelques gentils furtifs échappés à leur quotidien le temps d’une romance, l’essentiel de la meute est composé de touristes. Arrivés de loin pour certains, on s’engraine à les voir s’accrocher aux basques d’Amélie… salope locale a qui l’on doit la révision de tous les prix au village.

C’est un fait, les places sont chères et aux Abbesses comme à Rolland Garros, les anis parfumés sont réservés aux loges. L’abonné des virages, doit quant à lui, se contenter d’une piquette présentée comme une faveur locale. Servie sans soif et surtout pas chère, elle a le mérite d’exister. Preuve que malgré les changements qui s’opèrent, les beuglants ont su garder le vin prolétaire.

Mais quand vient le soir, que les bureaux ferment, et que les flics font leur ronde, c’est l’heure que je préfère, celle des artistes désespérées. Célibataires et plus toutes jeunes, elles règnent sans partage sur les terrasses baroques. Fiefs où elles tiennent salon en étalant des jambes qu’elles ont encore belles, sans cesser de loucher à sursaut d’une table l’autre, des fois qu’un plan-séquence leur échappe.

Ayant tâté du répertoire, elles se savent promises à une renommée certaine. Stars en devenir et par la force des choses inclassables, je les sais plus casse-couilles que la Castafiore, elle dont l’ivresse amoureuse était si profonde qu’elle la rendait sujette à des narcoses. Ce n’est pas rien…

Aussi, en attendant la délivrance à Cannes où au Crotoy, chacune tue l’attente en s’envoyant des piscines de rosé que des suicidaires de passage les aideront à licher. Elles parleront alors de choses essentielles sans omettre d’évoquer les déboires d’un parcours qui ne leur rend pas justice.

Citant encore quelques phrases de je ne sais plus qui, elles se souviendront alors du chat qui les attend à la maison et, un rien chancelantes, se lèveront avant de s’éloigner sur la pointe de leurs escarpins à semelle rouge.

On les regardera disparaitre dans la nuit, en se disant qu’un jour, ces mêmes souliers, fouleront des tapis et monteront des marches de la même couleur… et si ce n’est pas sûr, c’est quand même peut-être.

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Rédigé par Moussa Dazi

Ecrire bien le médiocre… (Flaubert)

(10 commentaires)

  1. Le chat – et pas le chat – se nomme Minie, les citations peuvent provenir de n’importe quel philo-socio-psycho-gynéco lis beaucoup et ne retiens pas toujours l’auteur d’autant plus quand c’est de la merde ! Toi c’est très bien ! Pour les escarpins, c’est un vice ! Ok pour en parler
    Connais pas Montmartre, et je m’en fous

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  2. Ne t’y trompe pas, j’ai beaucoup de tendresse pour les actrices, surtout celles dont le public se tient dans leur miroir. Et l’âge, n’a pas de prise sur le talent.
    Amicalement, Moussa 🙂

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  3. Toujours cette même clairvoyance dans ce tout petit monde si peu, et parfois si intéressant….. J’en conclue donc comme j’ai pu durant mes années Abbessienes, que rien n’a vraiment changé et que le pire est a venir ……
    Pauvres d’Eux comme je les plains, mais s’ils y trouvent leur  » bonheur « ‘pourquoi pas tant mieux. pauvres ères …..

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