Si pour nombre de foyers la télé est le combustible, le centre culturel d’une ville, c’est le bistrot. L’hémicycle encourage l’échange et il n’est pas rare d’y voir le vulgaire disputer le bout de gras au milord. Les réflexions y sont faites un verre à la main. Elles n’ont certes pas vocation à bousculer l’ordre social mais le seul fait qu’elles aient lieu, démontre l’intérêt qu’il y a à en entretenir l’illusion. Entrer et sortir à sa guise d’une arène dédiée à la philosophie a conduit la plèbe à démystifier le caractère élitiste, que depuis la Grèce, on prête à cette matière. C’est tant mieux.

Maitre Yoda, lui-même, souligne dans un épisode de Stars war, le caractère puissant de l’esprit qui s’élève au-dessus de la tourbe. Il a raison le gnome. Des bavettes engendrées sur un bar, naissent parfois les spectacles les plus réjouissants. Comme ce cendrier en approche, dont le vol éphémère vient ponctuer le propos d’un irascible, ce regret amer que trop de vin ne parvient plus à contenir dans la gorge du vulnérable, ce rire que le bon samaritain toussera dans son verre en réponse au bon mot d’un autre, etc. Refaire le monde, c’est savoir aborder les sujets qui fâchent, quitte à perdre le contrôle et voir une discussion déraper jusqu’à finir sur un coup de tête… Pourquoi en serait-il autrement d’ailleurs ? Quand les grandes puissances, elles mêmes, s’agissant de défendre un point de vue, ont souvent recours à l’intimidation.

Tout porte à croire, qu’il ne saurait y avoir de justice, tant que l’Éducation nationale – voire la Culture – s’obstinera à nier l’universalité de cette discipline. L’idée qu’un pochetron puisse un jour investir la Sorbonne et qu’au terme d’un cursus biberonné sur la distance, se voit remettre un diplôme (une licence IV peut-être ?) laisse rêveur.

Parce que disons le tout net, si à Paris, les faubourgs gardent ce supplément d’âme malgré la menace que font planer les Coffee Shop et autres Sushi Bar à tous les coins de rue, c’est bien aux bistrotiers qu’on le doit ! Le prestige de la capitale se mesure à l’aune du rayonnement qu’elle a sur ses visiteurs. Si ses candélabres, ses parcs et la dorure de ses monuments comptent, ces artifices ne font pas tout. Le secret de cette authenticité se trouve ailleurs.

Rien n’égalera jamais aux yeux d’un public de connaisseurs, le lustre d’une rangée de pompes à bières et les feux jetés par le cuivre d’un bar bien astiqué. Le taulier d’une maison qui connaît son métier sait cela. Même au terme d’une carrière, l’amitié seule, ne suffit pas à fidéliser le sensible. C’est l’effort qui le convainc. Aussi, torchon en main, il ne lésinera jamais sur le Mirror.

Cette condition respectée, les artistes venus en voisins trouveront alors l’inspiration au fond de leur verre. Et si un bilan carbone opéré par surprise là ou ça draine – entre le nez et le menton de ces habitués – ne se révèle pas optimal pour tous, c’est le cadet des soucis. Un pilier de bar qui se respect se fout de l’environnement et des conséquences que ça implique pour les générations futures. Pour lui, question avenir, la seule qui vaille est celle offerte par son horoscope. Selon les prédictions qu’il lira sur son signe, l’euphorie où le découragement le gagnera.

Le chamanisme est une habitude lointaine dont il n’a pas fait table rase. A travers l’oracle, c’est son médecin traitant qu’il entend. Cardiologique (cœur), financière (argent) et généraliste (santé) l’ordonnance qu’il lui délivre est un check-up qui vaut bien toutes les autres nouvelles du jour.

S’il est jouissif, de surprendre un gratteur de Tacotac flirter avec le risque d’un pontage coronarien où de croiser un analyste financier s’essayant à une grille du Loto, rien n’émeut davantage qu’une joute née autour des décans malgré les hurlements d’un café-percolateur. Une machine qui, rappelons-le, est à la concentration du poète ce qu’un Tupolev 154 est à l’aviation civile : une insulte et une catastrophe.

Devant un comptoir, rares sont les questions demeurées sans réponses. De l’analyse du profil de l’électorat un dimanche de fête, aux conjectures de la crise qui secoue le football français, en passant par la flambée des barils de Brent en mer du Nord où la place des femmes sur le marché de l’emploi, les thèmes les plus ardus de la pensée contemporaine ont été abordés. Et sans avoir foulé d’autres gazons que ceux d’un hippodrome, si le modeste sait parler foot les soirs de match, il est aussi capable de citer Flaubert dans le texte et Karl Marx de mémoire. Et tout ça, c’est sur un pied qu’il le fait.

–       Dis camarade… y dit quoi l’horoscope d’aujourd’hui ?

–       Y dit que demain, c’est le premier jour du reste de ta vie !

Rédigé par Moussa Dazi

Ecrire bien le médiocre… (Flaubert)

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