Je vous parle d’un endroit où l’artiste était à sa place. Une époque libre comme un gribouillis oublié sur une nappe. Paris tenait le luron et sa muse en haute estime. Le climat était propice à la vie de groupe et l’indulgence était de mise.

Portés sur l’absinthe, les frères Ripolin fréquentaient plus volontiers le bobinard que les salons d’automne. D’aucun n’y trouvait à redire. Rien ne distinguait alors la ville capitale de ses bruyants faubourgs. La Fiac – pas plus que le boulevard périphérique – n’existait alors. C’était il y a longtemps…

On ne peut que le déplorer, mais l’atelier qui servait de nid à l’esthète est devenu le loft d’un collectionneur. L’égrillard s’est vu refouler au-delà des frontières de la ville, qui du coup, y a laissé son accent.

Le soleil s’est fait encore plus rare après le départ de cette fille aux seins lourds qui lui servit de muse, priée elle aussi d’aller voir ailleurs. Tendre goton dont le cliquetis des talons aiguille s’est tu, afin de céder la place à celui d’un clavier de la bande passante.  Les lampadaires n’éclairent plus que leurs pieds. Stériles et trop froids pour continuer à me plaire, les trottoirs ne sont plus qu’une forêt en hiver.

Ses conventions sociales retrouvées, la nature égoïste du marché a fait le reste. Spéculatif et délirant, l’art s’est muré dans un système opaque. Un coffre-fort ou seul le bankable a droit de cité.

Les prix atteint par les acidulées de ce Koons de Jeff en sont un exemple édifiant. Boursicoteur reconverti dans le hold-up, il appartient à cette génération issue du porno-chic dressée à baiser sans préservatif la plèbe qui l’entoure.

Posée sur ses couilles en or comme la Gâtinaise sur des œufs, la Fiac est aux gérants et aux propriétaires ce que la pondeuse fut pour Fabergé : une très bonne gagneuse. A l’abri du Grand Palais, Kirchner, Guerlain, Baselitz, Vuitton, Chamberlain, Rolex, Fontana et bien sûr Roederer… s’y pincent le fion sous l’œil permissif des caméras.

Tout ce que la planète compte de show-man avant-gardiste fait parti de l’écosystème. New-York, Berlin, Genève, Londres, Séoul sont représentées… Et on s’en félicite. Cependant, si le vivier foisonne, une fois encore, le banlieue’s art a été oublié.

C’est vrai qu’en France il est plus facile d’exonérer des œuvres au titre de l’impôt sur le capital que de se défaire de vieilles habitudes monarchistes. Il serait temps d’aller voir ce qui se passe sous la ceinture de nos villes.

La chose a du sens, si bien sûr, la Fiac ambitionne un jour de sortir de sa cage dorée. La vitalité qui se dégage de ces zones ne manquerait pas de ramener un peu de lumière dans les rayons de sa galerie marchande. Réduite à servir la soupe à une industrie du luxe en pleine confusion des genres, elle ne fait en attendant, que traduire une société de classe sans parvenir à contrebalancer la farce que ce jeu suppose.

Jetant un regard biblique sur le passé, je me rassure en me disant qu’il est des trahisons nécessaires pour continuer à y croire.

– Judas aussi avait d’excellentes fréquentations… et lui aussi savait vendre.

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Rédigé par Moussa Dazi

Ecrire bien le médiocre… (Flaubert)

(3 commentaires)

  1. C’est tellement pertinent et tellement bien vu. Cette chronique devrait être, à titre de remède prescrite d’une lecture obligatoire 🙂

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